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3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 18:01

Quelles étaient les chances d’un western franco-italien tourné dans une station de ski transalpine en pleine saison, de devenir un classique du genre ? Quasi nulles. Et pourtant, « LE GRAND SILENCE », signé de l’inégal Sergio Corbucci, capable du meilleur (« DJANGO ») comme du pire (une bonne partie de sa filmo) est un film absolument unique dont l’influence picturale et thématique s’est faite ressentir de la BD au cinéma japonais, comme en témoigne l’extraordinaire « GÔYOKIN », véritable hommage nipponisé à ce « GRANDE SILENZIO » pourtant si lointain.

Corbucci a beau situer son film historiquement et géographiquement, « LE GRAND SILENCE » est un rêve éveillé, un cauchemar enneigé, ouaté où les hommes en sont réduits à ce qu'ils ont de plus primitif : des chasseurs, des proies et des charognards. Rien de plus.
Le scénario est simple, confiné dans quelques lieux coupés du monde et du réel et il ne s’encombre jamais de vraisemblance : on nous apprend que les armes s’enrayent dans le froid, mais le fusil que Tigrero avait enseveli sous la neige, fonctionne parfaitement. De même pour cette hallucinante coïncidence qui fait que Silence tombe justement dans la ville dirigée par l’assassin de ses parents, qu'il ne semble même pas reconnaître ! Aucune importance, le réalisme est le cadet des soucis du film. Seuls comptent l’émotion, les images fortes, les séquences baroques. La musique inspirée d’Ennio Morricone fait énormément pour la fascination hypnotique exercée par « LE GRAND SILENCE ». Sans offrir aucune ressemblance avec les BO qu'il signa pour Leone, Morricone joue la carte de l’étrangeté, teintée d’une tristesse poignante qui atteint son paroxysme dans le sacrifice final du héros qui se mue subitement en figure christique, sans que son geste absurde ne change quoi que ce soit au destin de ses frères humains. Car si « LE GRAND SILENCE » est resté dans toutes les mémoires, c'est entre autres grâce à sa fin nihiliste et révoltante qu'il faut plusieurs visions pour englober totalement. Les producteurs firent d'ailleurs tourner une « happy end » alternative, mais Corbucci bâcla tellement le travail qu'elle fut inutilisable. L’incroyable carnage final qui renvoie de façon subliminale à l’Holocauste, clôt un « bad trip » de glace et de feu, dont on a du mal à émerger complètement.

Le film doit beaucoup à son duo de vedettes : Jean-Louis Trintignant d’abord, en ange de la mort muet, sorte de chasseur de chasseurs de primes qui fait sauter le pouce de ses adversaires plutôt que de les tuer. Épaissi par ses manteaux et écharpes, le plus mystérieux des acteurs français, se dépouille au fur et à mesure de ses oripeaux protecteurs, pour révéler sa silhouette frêle et vulnérable, véritable offrande à tous les prédateurs qui rôdent en ville. Même si Trintignant ironisa abondamment sur l’absurdité d’un tel film au sein de sa carrière dans ses mémoires, Silence est un de ses rôles les plus marquants. Face à lui, Klaus Kinski joue à contre-pied un horrible « bounty hunter » efféminé et mielleux, dont la cruauté tranquille fait bien plus peur que les habituelles explosions de rage du comédien allemand. Il faut l’avoir vu abattre un hors-la-loi et ensuite sortir un petit carnet de comptabilité où il note soigneusement toutes ses « rentrées » ! Seul l’Américain Frank Wolff détonne un peu en jouant son shérif de façon bouffonne, comme s’il sortait d’un autre film. Vonetta McGee, avec ses immenses yeux noirs et tragiques est une inoubliable Pauline, dont la peau foncée tranche avec le blanc du paysage qui dévore tout.

« LE GRAND SILENCE » est tellement déconnecté de tout ce qui s’est fait auparavant dans le western, même italien, qu'il ne se démode jamais. Et le regard que portent les auteurs sur les chasseurs de primes, mythifiés par les films de Leone, est plutôt âpre : des bêtes sauvages protégées par la loi, des dévoreurs de cadavres. Rien à voir avec les samouraïs du Far West de l'autre Sergio...
LE GRAND SILENCE suite

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commentaires

Kinskiklaus 08/09/2016 15:07

Découvert cette nuit une anecdote que j'ignorais totalement: En 1970, un remake du "Grand Silence" fut envisagé avec Clint Eastwood dans le rôle titre. Source piochée dans le magnifique livre de Patrick Brion consacré à Clint (dégoté d'occase sur internet à 2,50 euros port compris, qui dit mieux?)

Evy 11/12/2014 20:45

En tout cas grâce à vos deux blogs je découvre plein de films !

Evy 11/12/2014 17:45

J'ai dû donc complètement passer à côté. J'ai regardé ce film après avoir lu votre chronique dithyrambique, et je me suis ennuyée ferme. L'originalité réside dans les paysages enneigés, loin des
déserts brûlants propres au genre, mais à part ça... Les invraisemblances m'ont agacées. Jean-Louis Trintignant, monolithique et muet, calque sans retenue son jeu sur Clint Eastwood époque Sergio
Leone, jusqu'au cigarillo... Mais il en a pas le charisme ni la présence. Klaus Kinski, dans le costume d'un infâme chasseur de primes pourtant taillé sur mesure, me parait par moment curieusement
éteint. La musique de Ennio Morricone est parfois assez envahissante. Enfin, le scénario est une énième variation autour du thème de l'étranger justicier vengeur. Ok, la fin est nihiliste, mais au
niveau réalisation, on est très loin d'un Sam Peckinpah (ou d'un Sergio Leone pour rester chez les italiens)...

Fred Jay Walk 11/12/2014 20:05



Passer à côté ? Pas forcément... On a tous des raisons très personnelles d'aimer ou pas un film. Vos critiques ne sont pas totalement injustifiées et elles sont bien argumentées. Il n'empêche que
j'ai toujours aimé ce film, malgré et grâce à ses défauts. J'aime l'ambiance de rêve éveillé qui s'en dégage. Mais comme beaucoup de film "bizarres" de l'Histoire du cinéma, je comprends tout à
fait qu'on n'accroche pas. 



valcogne.over-blog.com 06/11/2012 06:56

Donc, pour l'instant, on identifie cinq films se déroulant dans la neige, hors, des westerns, il y en a beaucoup, en pourcentage, cela ne pèse pas lourd. Rareté+qualité+originalité, voila ce qui
nous intèresse tous et trouvons dans ce Grand silence.

lemmy 05/11/2012 23:36

Pour les westerns italiens, je les vois pour leur immense majorité en VF, sauf lorsqu'elle est trop mais alors trop immonde ou sauf quand je n'ai pas le choix (pour voir "Companeros" en version
normale dans un dvd zone 1 et pas raccourcie comme dans la VF atrocement et absurdement raccourcie).

Dans les westerns tournés dans la neige, il y a quand même les très impressionnants "La chevauchée des bannis" de André DeToth et "Le convoi sauvage" de Richard Sarafian.

Dino Barran 03/11/2012 18:00

Cher Fred, autorise-moi une légère correction de puriste : tu aurais dû écrire "seul l’Américain Frank Wolff détonne un peu".

Fred Jay Walk 03/11/2012 18:58



Ma langue (plume) a fourché. Je corrige. Merci.



Dino Barran 03/11/2012 17:26

En matière de sous-titrage, j'enfonce sans doute une porte ouverte en faisant la distinction entre les films italiens et les autres. Comme l'indique Askel, il n'y a pas de VO pour les films
italiens mettant en scène des acteurs internationaux. Quand il y a des acteurs français, je préfère les entendre avec leur propre voix en français qu'avec une voix doublée en italien.
Valcogne pose la question des westerns tournés intégralement dans la neige. Hormis JEREMIAH JOHNSON (qui comportait pas mal de séquences non hivernales), je vois ne vois guère que JOHN MCCABE
d'Altman.

verdun 03/11/2012 03:22

film atypique malgré ses défauts.

Trintignant a tourné de superbes films en Italie !

Val 03/11/2012 00:08

Et bien moi, j'ai vu aujourd'hui "Le Grand Silence" en VOST (pour ne pas faire râler Fred !) et mon côté misanthrope a adoré la fin : des méchants qui gagnent comme dans la vie !

Grand western, que je reverais certainement car, comme pour "Pat Garrett" de Peckinpah, je pense que c'est le genre de film que l'on redécouvre à chaque visionnage...

Marc Provencher 25/07/2012 00:35

Je me contente de reproduire ici ce court extrait d'une entrevue accordée par le réalisateur italien Mario Monicelli (1915-2010) à la revue de cinéma québécoise '24 images' (no 33, 1987) à
l'occasion de la sortie à Montréal (et en VF, évidemment) de sa comédie 'Pourvu que ce soit une fille'.

« En Amérique, personne ne connaît les films italiens, à part les cinéphiles. Ceci est dû à une raison très simple: la langue. Pensez-vous que les films français soient connus en Amérique? Ils ne
le sont pas. À Denver, personne ne connaît le cinéma français. À New York, Los Angeles, il y a une salle de cinéma français. Les Américains refusant les films doublés, on ne peut pas exploiter les
films français ou italiens là-bas. Et pourtant, les films américains sont doublés, eux, et vus partout, en Italie comme ailleurs. Nous importons des films. Mais si les films américains ou français
venaient en Italie sous-titrés, personne ne les verrait, sauf à Rome, à Milan, dans les cinéclubs. »

Évidemment, ce n'est pas Antonioni qui dirait ça. Ce ne sont pas non plus les animateurs de ciné-clubs et autres lieux de savante cinéphilie. Sauf que voilà : aucune industrie du cinéma ne pourrait
survivre avec les seuls cénacles de cinéphiles, ou en réalisant seulement des films pour cinéphiles. Tout comme la conquête du monde par le cinéma américain n'aurait pas été possible sans le
doublage, dans tous les pays, de même la circulation du cinéma italien dans le monde. Et français aussi, bien sûr.

La version sous-titrée est cependant nécessaire : elle sert à faire taire les puristes, tel un os que l'on jette à un chien...

Fred Jay Walk 25/07/2012 07:32



"La version sous-titrée est cependant nécessaire : elle sert à faire taire les puristes, tel un os que l'on jette à un chien..."


 


Et voilà les puristes (ceux qui aiment la v.o., donc) réduits à l'état de minorité snob et élitiste, relégués au stade animal !


Organisons un téléthon pour défendre la cause des puristes ! Ils sont en voie d'extinction !



Askel 24/07/2012 21:35

C'est une vision intéressante des doublages ! :) Idem pour les westerns spaghettis leoniens et corbucciens, il vaut mieux les regarder en français vu qu'il n'y a pas de version originale pour la
majorité d'entre eux. Les doublages collent bien aux personnages et sont souvent truculents (comme pour U Turn, j'ai trouvé les voix françaises excellentes, surtout celle de Billy B. Thornton).
Mais je ne vous apprend rien en vous disant ça... ;)

Marc Provencher 24/07/2012 16:47

Pour ma part, outre les westerns, je regarde toujours mes comédies à l'italienne en VF (du 'Pigeon' en 1958 au 'Grand embouteillage' en 1978), car particulièrement pour cet humour populaire
enraciné dans une culture intensément ORALE, le passage de la langue parlée (quelle qu'elle soit) à la langue écrite (quelle qu'elle soit) est un désastre bien pire que l'autre. La traduction par
le doublage permet infiniment mieux de faire passer l'humour de l'original.

Du point de vue de la synchronie millimétrée qu'exige la 'battuta' (ou 'one-liner'), le timing - qui est l'essence du comique au cinémas - est entièrement désynchronisé par sous-titrage. On quitte
des yeux le visage de Sordi, de Gassman, ce qu'il ne faut jamais faire. Ainsi 'La Grande guerre' (1959) en sous-titres est un exercice carrément pénible pour rats de cinémathèque et autres
cinéphiles, tandis que 'La Grande guerre' doublée en VF est une tragicomédie à grand déploiement devant laquelle même des nord-américains illettrés peuvent jubiler, hilares, dans un camping (je le
sais car j'ai tenté l'expérience).

Qui plus est, les quatre stars du genre - Gassman, Manfredi, Sordi et Tognazzi - ont été bien servis par leur voix française respective... quand c'était bien celle-là, car il arrivait que ce ne
soit pas lui, ce qui ne se produisait jamais avec les films américains. Si quelqu'un met la main sur, disons, 'Nous nous sommes tant aimés', il pourra constater à quel point ce film, comme ses
petits frères et soeurs, fonctionne mieux en français qu'en sous-titres.

Kinskiklaus 24/07/2012 09:19

Idem que lemmy. Je ne regarde en VF que les westerns européens et les dessins animés. En revanche, j'ai une sainte horreur des redoublages sur certains DVD. Quand on est habitué à une version,
c'est un sacrilège que de changer les voix françaises. Exemples: ON CONTINUE A L'APPELER TRINITA, EVIL DEAD, JACK L'ECLAIR etc. (OK, ces deux derniers ne sont pas des westerns européens mais les
ayant découvert tout gosse, il m'est impossible d'imaginer les regarder autrement qu'en VF) Obscurs problèmes juridiques sûrement...

lemmy 23/07/2012 20:51

J'allais le dire. La vf récente m'a empêché à l'époque d'aller plus loin qu'un zapping de dvd. J'aime les westerns spaghetti et c'est le seul genre - avec les dessins animés - que je ne regarde
qu'en vf (les westrsns us qu'en vo), sauf quand elle est atroce. Ici, le doublage récent est atroce, mais il n'y a pas d'autre langue disponible.

Askel 23/07/2012 20:11

Le DVD des Cruels est dispo sur Price Minister pour une somme modique, la qualité de l'image est bonne, mais il y a seulement une version française avec un doublage récent étant donné que le film
était jusqu'à présent inédit chez nous, mais ça se regarde quand même ! :)

Fred Jay Walk 23/07/2012 20:14



Aïe ! En v.f.! Je vais fouiner à l'étranger, voir s'il n'existe pas en v.o.



Kinskiklaus 23/07/2012 17:01

Sûrement le western le plus atypique qu'il m'ait été donné de voir jusqu'à présent. Le plus démoralisant aussi par la noirceur qui défile à chaque seconde. La blancheur de la neige, la noirceur du
film. Ouaip, définitivement un film hypnotique.

Marc Provencher 23/07/2012 01:22

C'est un fait que 'Les Cruels' est vraiment un beau Corbucci, peu connu pour des raisons qui m'échappent. Ça lui fait le triptyque, en somme, avec 'Le Grand silence' et 'Django'. Et les trois films
sont chacun d'une tonalité un peu différente. Résultat plus qu'honorable. Ensuite pour Corbucci je pense qu'il faut aller voir hors-western, dans d'autres cinémas de genres transalpins : presque
enfant, j'ai vu 'Deux grandes gueules', un film de camionneurs avec Giancarlo Giannini et Michel Constantin, qui m'a bien plu (mais qu'en serait-il aujourd'hui). Et une comédie à l'italienne, 'Le
Pot-de-vin' (1978), avec Nino Manfredi, qui fonctionnait bien (encore là, c'est très lointain). Enfin je n'ai jamais vu 'Il conte Tacchia', une comédie historique où paraît Vittorio Gassman est
fabuleux.

Fred Jay Walk 23/07/2012 09:24



Allez ! Vous m'avez convaincu... Je me mets en quête des "CRUELS" !



Askel 22/07/2012 22:56

Pour revenir sur ton commentaire Fred, je te conseille de voir Les cruels, qui était jusqu'à présent inédit. C'est un film de commande, certes, mais c'est un très bon film (ce qui m'a agréablement
surpris pour un Corbucci inédit), considéré comme le plus américain des westerns du réalisateur, mais dans lequel on trouve quand même la touche du Sergio. Bonne musique de Morricone, bons acteurs
(Joseph Cotten en tête), twist final surprenant, superbe photographie et gueules habituelles des films de Sergio Leone ! :)

valcogne.over-blog.com 29/08/2011 15:32


On peut compter sur les doigts de la main qui ne tire pas le nombre de films se passant de A à Z dans la neige en Western, ce qui fait l'originalité du "Grand Silence" et son intérêt. Kinsky est
étonnant et, qu'il le regrette ou non, J L Trintignant est surprenant. L'arme cachée sous la neige est restée protégée des mois et, convenablement graissée, il est possible qu'elle ait été en état
de marche. A Stalingrad, les combattants avaient des armes, réchauffées un instant, d'accord, mais qui fonctionnaient, froid polaire ou pas, alors Klaus Kinsky, imaginez! Il devait bien savoir
comment préserver la sienne.


Lyne 28/08/2011 14:28


Superbe Western, tout est parfait. L'intrigue, les acteurs, la photographie, les décors, la musique..


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